Feu !


« J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit. »

Pleine lune, pleine ligne, le regard dans le livre, il sursauta, en entendant ces mots. Un bruit, un murmure si faible mais si étrange, un murmure jamais entendu mais qu’il semblait connaître. Il sortit de la chambre, passa par les autres pièces de l’étage, monta au grenier. Puis il descendit au salon jusque dans la cuisine, vérifia si quelqu’un se trouvait devant la porte ou dans le jardin. Rien.  Que le silence du vent dans les arbres. Il était presque trois heures du matin. Le murmure revint et se fit plus insistant. Il eut soudain conscience que la réalité de la nuit empêchait le bruit d’éclore. Il s’allongea alors sur le canapé et après quelques temps il entendit de nouveau cette impossible phrase. Des mots que deux seules personnes connaissaient.

« J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit À l’autre bout … »

Ils s’étaient connus dans l’intérieur de l’hiver. Ils dormaient encore chacun avec leurs fantômes, leurs mots ont résonné en écho des os. Ils ont fait l’amour le premier soir mais ce fut plein de retenues et de politesse. Les corps sont parfois des mots difficiles à mettre en ordre. Dans la maison la chaleur autour. Il en va des monstres cachés qui nous défigurent. Ils étaient au début de l’allongement des jours. Ce souvenir encre ses bras. Quand elle le regardait changer les disques, mettre Daho ou Darc sur la platine dans la danse des planètes. Les heures s’écoulent. Il a en mémoire le moindre relief de sa peau. Ces bruits qu’ils partageaient délicatement dans les matins venus. L’aube comme la promesse de leurs mains croisées.

Elle est partie un matin avec le soleil. Laissant juste une enveloppe avec quelques mots dessus :

« L’autre bout du monde est dans ton cœur à l’autre bout du monde. Écoute la nuit, n’oublie pas d’écouter la nuit. Promets-moi ! »

La phrase devint plus précise. Il distinguait maintenant tous ces mots, la voix et la fin du poème contenu dans l’enveloppe depuis tant d’années.

« J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit

À l’autre bout du monde
Quand je suis là-bas dans la nuit
Les saisons comme la raison s’inversent

L’autre bout du monde
De doutes empruntés dans les brumes
Tout le sel de l’océan me sépare de ta voix
Mes paroles s’emplissent de la rouille

De l’autre bout du monde
Dans ton jour et dans ma nuit
Je te donne le bruit de mon âme
Qui s’envole avec les oiseaux au-dessus de l’océan

Alors tu entendras ce murmure

J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit
À l’autre bout du monde

J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit »

Il alla chercher l’enveloppe. Il l’avait conservée à l’abri depuis tous ces jours, à l’abri de son propre regard. Il mit rapidement la main dessus et la relut à haute voix comme pour s’assurer de cette réalité ici et maintenant, de cette impossibilité.

« L’autre bout du monde est dans ton cœur à l’autre bout du monde. Écoute la nuit, n’oublie pas d’écouter la nuit. Promets-moi ! »

Une minute suspendue, pensées étourdissantes dans cette nuit de rien.

« Une minute suspendue à toutes ces années, faire fantôme d’être. Le jugement des saisons est venu depuis, je me suis régurgité du bout de la langue, du bout de la terre, du bout de mon doigt. Je t’ai touché dans le temps passé. Noyer l’histoire mais ce pas falaise est infranchissable. J’ai tenté increvable ici ou ailleurs, j’ai cramé l’Autre au bout de l’Europe mais je me suis entouré d’eau autour hantée. »

Une minute suspendue. 

« Je me suis assommé dans ta perte. »

Une minute suspendue.

« Je te regarde par les mots mais se fanent les éternités promises dans les brumes de l’été. À l’image des regrets suspendus l’air léger s’alourdit de l’absence, le panoramique perd ses couleurs. Tes yeux se sont fait la malle et je tombe en pluie depuis, comme lâché d’un nuage.

Aux heures de l’océan lunaire ton rêve m’aspire encore parfois. Un technicolor sans corps. La nuit la blanche brute m’égorge. Le vent de mon orage secoué, des tranchées, les mots s’écroulent. L’éclipse semble éternelle. »

Le froid et le matin lumière vint le saisir dans ses pensées. Café douche puis il ramassa quelques affaires. Une pensée furtive en regardant sa bibliothèque pour Henry Miller, les Smith, et le tableau ou était inscrit : « je suis un autre ».

C’est tout.

Sa peau soleil enveloppa les mots. Tous ces mots gravés sur les murs. Son sac sur l’épaule. Les images bien en tête des années passées. Il regarda une dernière fois le jardin dévasté, puis avant de sortir mis le feu à la maison. Il était temps de rejoindre l’autre bout du monde. La nuit avait parlé.

Pierre Vandel Joubert 2016/2019

Prépuscule

à Pierre Giquel

vingt-neuf décembre

jour funeste

celui qui précise

l’abandon des mots échangés

je regarde le téléphone

ton nom ne s’affichera plus

le Mont Cyllène est en deuil

Salò  !

Pierre Vandel Joubert 2018/2019


Poème pour Henri

c’était dans un appartement
Henri tabassait les couleurs
jouant les jours et les mois
Henri appliquait à sa peine

le désespoir peint
posé et reposé
en bande et jeté

c’était à Nantes ce temps
effrayant de conviction
celui où nous avions vu
qu’il n’existait qu’un chemin

Henri appliquait des couleurs
puis il tomba malade

l’obscurité gagna son esprit

c’était bien plus tard
je revis Henri
dans les coulisses des vies passantes

Henri n’avait plus jamais touché aux couleurs

” tu sais c’est trop dangereux
d’être aussi près de la vérité “

” ça peut tuer l’autre “

Pierre Vandel Joubert 2018

Suspension

à Pierre Giquel


il me pense que ce soir sera une lune sombre

dans ce brouillard d’années l’écho de ton rire

il reste ce souffle

presque transparent

Nantes s’éteint ce soir doucement

les machines suspendent ton trône

tu as dû recevoir le cœur d’un peine-à- jouir


le mien ne t’aurait pas rejeté

il nous reste ce repas éternel

nous tenterons la chance

je remplirai ton absence de mots

le feu écrira

Le danger         dix heures  en été

Pierre Vandel Joubert 2018

je me souviens

je me souviens d’une soirée
les filles étaient couchées
je me souviens du départ
sans avoir pris les clefs
je me souviens d’un appel
téléphone pour dire
pour rien que nous ne serons plus jamais
ensemble
je ne me souviens de rien
je ne veux plus me souvenir
l’ivresse chaque jour
comble les temps sans adresse
je me souviens du jour
de mon frère
rien ne se fera en dehors de nos friches
un temps isolé
je te demande pardon
je ne me souviens de rien
j’ai trop mangé de ta jeunesse
je ne me souviens de rien
je ne veux plus me souvenir

Pierre Vandel Joubert 2018

Lotissement

sous mon manteau de songes
je tente la pluie pour vivre
cousu de courses perdues
mon écorse comme seule présence

j’ai quitté le lotissement

il y a bien longtemps
vaincre le monde
j’ai beaucoup couru
bagarré comme le chien enragé

j’ai tenté le royaume
des miroirs
mais j’étais du lotissement

j’en avais l’odeur
celle du pauvre

les lumières de la ville
l’or des cheveux
les plaisirs si lointains

je n’en serai jamais
je pue l’ivresse
les aisselles
et le lotissement

Pierre Vandel Joubert 2018

D’une rive à l’autre

 

pensées sauvages
pour un pays sauvage
dans ce passé frontière
d’un monde isolé

j’ai touché tous les murs
de ton espace clos

à portée de doigts
je me rappelle
les nuits putrides passées
sous ton horloge

ce lieu fût une ambassade
en pays hostile
celle d’une folle absence

j’ai dessiné des fenêtres
pour ne ne pas couler
voir les couleurs d’une rive

sur le toit de l’âme

un dernier hélicoptère
la fuite
sauver ce qui reste
je pars

je suis parti

 

 

 

Pierre Vandel Joubert – Paris 13 – 11/2015 – 09/2018

Genève Pâquis

 

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sur le Léman la tempête

le vent joue des os

du lac monte une mélodie

invoque par les mâts des bateaux

le frisson des géants

Shelley et Byron

 

mes mains autour d’un café

réfugié aux bains des Pâquis

trouvent difficilement un chemin

pas à pas mes mots tentent une ascension veine

inscrit sur la rambarde en rouge

“la poésie sauvera le monde”

 

 

 

Pierre Vandel Joubert
Genève lundi 24 septembre 2018