les cendres

Dans l’ombre tailler les mots
Pour survivre
Pendant les secondes
Disparaître
Le long des murs bourgeois

Je suis allé voir les cendres
Sous l’arbre

Et le monde est devenu
Une histoire

Pierre Vandel Joubert 2019

Photo Eléna Erhel

sans retour

car des personnes ne reviendront jamais
elles se calent là
comme un petit caillou dans les chaussures
et on se souvient des rires et des images
mais il est trop tard

il est trop tard d’avoir l’amour en blason
il est trop tard
la mort est venue à la porte avant

car des personnes ne reviendront que dans nos rêves
elles se calent là
entre la raison et le calendrier
nous avons tant de pleurs

nous avons tant de pleurs de ne pas avoir dit

de ne pas avoir dit l’amour

Pierre Vandel Joubert 2019

Feu !


« J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit. »

Pleine lune, pleine ligne, le regard dans le livre, il sursauta, en entendant ces mots. Un bruit, un murmure si faible mais si étrange, un murmure jamais entendu mais qu’il semblait connaître. Il sortit de la chambre, passa par les autres pièces de l’étage, monta au grenier. Puis il descendit au salon jusque dans la cuisine, vérifia si quelqu’un se trouvait devant la porte ou dans le jardin. Rien.  Que le silence du vent dans les arbres. Il était presque trois heures du matin. Le murmure revint et se fit plus insistant. Il eut soudain conscience que la réalité de la nuit empêchait le bruit d’éclore. Il s’allongea alors sur le canapé et après quelques temps il entendit de nouveau cette impossible phrase. Des mots que deux seules personnes connaissaient.

« J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit À l’autre bout … »

Ils s’étaient connus dans l’intérieur de l’hiver. Ils dormaient encore chacun avec leurs fantômes, leurs mots ont résonné en écho des os. Ils ont fait l’amour le premier soir mais ce fut plein de retenues et de politesse. Les corps sont parfois des mots difficiles à mettre en ordre. Dans la maison la chaleur autour. Il en va des monstres cachés qui nous défigurent. Ils étaient au début de l’allongement des jours. Ce souvenir encre ses bras. Quand elle le regardait changer les disques, mettre Daho ou Darc sur la platine dans la danse des planètes. Les heures s’écoulent. Il a en mémoire le moindre relief de sa peau. Ces bruits qu’ils partageaient délicatement dans les matins venus. L’aube comme la promesse de leurs mains croisées.

Elle est partie un matin avec le soleil. Laissant juste une enveloppe avec quelques mots dessus :

« L’autre bout du monde est dans ton cœur à l’autre bout du monde. Écoute la nuit, n’oublie pas d’écouter la nuit. Promets-moi ! »

La phrase devint plus précise. Il distinguait maintenant tous ces mots, la voix et la fin du poème contenu dans l’enveloppe depuis tant d’années.

« J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit

À l’autre bout du monde
Quand je suis là-bas dans la nuit
Les saisons comme la raison s’inversent

L’autre bout du monde
De doutes empruntés dans les brumes
Tout le sel de l’océan me sépare de ta voix
Mes paroles s’emplissent de la rouille

De l’autre bout du monde
Dans ton jour et dans ma nuit
Je te donne le bruit de mon âme
Qui s’envole avec les oiseaux au-dessus de l’océan

Alors tu entendras ce murmure

J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit
À l’autre bout du monde

J’ai vu trois soleils dans l’antre de la nuit »

Il alla chercher l’enveloppe. Il l’avait conservée à l’abri depuis tous ces jours, à l’abri de son propre regard. Il mit rapidement la main dessus et la relut à haute voix comme pour s’assurer de cette réalité ici et maintenant, de cette impossibilité.

« L’autre bout du monde est dans ton cœur à l’autre bout du monde. Écoute la nuit, n’oublie pas d’écouter la nuit. Promets-moi ! »

Une minute suspendue, pensées étourdissantes dans cette nuit de rien.

« Une minute suspendue à toutes ces années, faire fantôme d’être. Le jugement des saisons est venu depuis, je me suis régurgité du bout de la langue, du bout de la terre, du bout de mon doigt. Je t’ai touché dans le temps passé. Noyer l’histoire mais ce pas falaise est infranchissable. J’ai tenté increvable ici ou ailleurs, j’ai cramé l’Autre au bout de l’Europe mais je me suis entouré d’eau autour hantée. »

Une minute suspendue. 

« Je me suis assommé dans ta perte. »

Une minute suspendue.

« Je te regarde par les mots mais se fanent les éternités promises dans les brumes de l’été. À l’image des regrets suspendus l’air léger s’alourdit de l’absence, le panoramique perd ses couleurs. Tes yeux se sont fait la malle et je tombe en pluie depuis, comme lâché d’un nuage.

Aux heures de l’océan lunaire ton rêve m’aspire encore parfois. Un technicolor sans corps. La nuit la blanche brute m’égorge. Le vent de mon orage secoué, des tranchées, les mots s’écroulent. L’éclipse semble éternelle. »

Le froid et le matin lumière vint le saisir dans ses pensées. Café douche puis il ramassa quelques affaires. Une pensée furtive en regardant sa bibliothèque pour Henry Miller, les Smith, et le tableau ou était inscrit : « je suis un autre ».

C’est tout.

Sa peau soleil enveloppa les mots. Tous ces mots gravés sur les murs. Son sac sur l’épaule. Les images bien en tête des années passées. Il regarda une dernière fois le jardin dévasté, puis avant de sortir mis le feu à la maison. Il était temps de rejoindre l’autre bout du monde. La nuit avait parlé.

Pierre Vandel Joubert 2016/2019

Poème pour Henri

c’était dans un appartement
Henri tabassait les couleurs
jouant les jours et les mois
Henri appliquait à sa peine

le désespoir peint
posé et reposé
en bande et jeté

c’était à Nantes ce temps
effrayant de conviction
celui où nous avions vu
qu’il n’existait qu’un chemin

Henri appliquait des couleurs
puis il tomba malade

l’obscurité gagna son esprit

c’était bien plus tard
je revis Henri
dans les coulisses des vies passantes

Henri n’avait plus jamais touché aux couleurs

” tu sais c’est trop dangereux
d’être aussi près de la vérité “

” ça peut tuer l’autre “

Pierre Vandel Joubert 2018

Suspension

à Pierre Giquel


il me pense que ce soir sera une lune sombre

dans ce brouillard d’années l’écho de ton rire

il reste ce souffle

presque transparent

Nantes s’éteint ce soir doucement

les machines suspendent ton trône

tu as dû recevoir le cœur d’un peine-à- jouir


le mien ne t’aurait pas rejeté

il nous reste ce repas éternel

nous tenterons la chance

je remplirai ton absence de mots

le feu écrira

Le danger         dix heures  en été

Pierre Vandel Joubert 2018